Billets de campagne

26 AVRIL

« On croyait que la Grèce, c’était l’Europe. Mais ici, on mange dans les poubelles, les gens nous insultent et nous jettent des pierres, la police nous vole et nous bat. On veut partir de Grèce pour arriver en Europe. »

Des propos tenus par des exilés en Grèce, entendus de multiples fois.

Auxquels il est si difficile de répondre. Ils ont effectivement une chance de voir leur demande d’asile examinée sérieusement en Italie ou en France, mais ils seront à la rue pendant des mois, et ils seront parfois victimes de violences policières ou d’agressions racistes. En Hongrie, ils seront enfermés et fréquemment battus. La majorité des pays européens, aujourd’hui, ne respectent pas leurs propres règles en matière d’accueil des demandeurs d’asile.

Et, quand ils arrivent enfin dans un pays qui respectent les standards internationaux d’accueil des demandeurs d’asile, comme le Royaume-uni, la Suède ou la Norvège, un autre piège se referme sur eux, qui s’appelle Dublin II.

Le règlement Dublin II prévoit qu’on ne peut demander l’asile que dans un pays de l’Union européenne, et le plus souvent c’est le pays par lequel on est entré dans l’UE. Le plus souvent, il s’agit du pays dans lequel on s’est fait prendre ses empreintes digitales par la police, qui les a rentrées dans une base de donnée appelée Eurodac.

Quand ils arrivent en Angleterre ou en Scandinavie, les demandeurs d’asile ont toutes les chances d’avoir laissé leurs empreintes digitales en amont de leur parcours. Alors ils sont renvoyés vers des pays qui ne respectent pas leurs droits et ne leur offrent pas de perspectives d’intégration. Alors ils en repartent, et remontent vers le nord, en quête d’une vie meilleure.

Et nous les voyons repasser une fois, deux fois, cinq fois, toujours plus usés par l’errance. A cours d’argent, ils doivent aider les passeurs, se livrer à de petits trafics, se prostituer parfois, pour survivre. S’ensuivent des peines de prison, qui s’ajoutent à des périodes d’enfermement en rétention. Et ce système les détruit, au fil du temps.

Pour la France, Dublin II est un jeu à somme nulle:elle reçoit autant de demandeurs d’asile qu’elle n’en renvoie.

La première chose à faire : suspendre l’application par la France du règlement Dublin II. Rien à perdre, rien à gagner, on arrête juste de détruire des vies.

Indissociable et qui va sans dire : on respecte la loi en matière d’accueil des demandeurs d’asile, notamment pour l’hébergement et l’accompagnement.

A plus long terme, on agit au niveau européen pour une refonte de Dublin II, qui garantisse que tout demandeur d’asile voit sa demande examinée dans le pays de son choix, pour mettre fin à l’errance des demandeurs d’asile d’un pays à l’autre.

25 AVRIL

Imaginons.

Imaginons que les migrants arrêtent de venir à Calais.

Il y aurait toujours autant d’entreprises qui ferment, toujours autant de chômage. Mais on ne pourrait plus se servir des migrants pour détourner l’attention.

Imaginons qu’au lieu de laisser les exilés à la rue et de les faire harceler par la police, ils soient hébergés décemment, pas dans un hangar comme à Sangatte mais dans des petits centres à taille humaine, où ils puissent accéder à leurs droits et réfléchir à leur avenir.

Imaginons qu’au lieu de payer des policiers à courir après les migrants, on embauche des agents de développement chargés d’aider les projets économiques sur le territoire, pour créer des emplois. Qu’au lieu de détruire des squats et de dépenser des millions pour rendre la frontière soit-disant imperméable, on consacre cet argent à des projets utiles pour les Calaisiens.

Imaginons qu’au lieu d’être dans tous les médias la capitale de la chasse aux migrants, Calais donne l’image d’une ville dynamique, créative, où il fasse bon vivre. Et qu’on s’en donne les moyens.

Imaginons.

Imaginons que maintenant on change de politique : avis aux candidats.

 24 AVRIL

« On se promenait dans les champs un dimanche après-midi. Le long d’un bois on a vu bouger dans un bosquet. On a regardé, et là on a vu des gens qui vivaient sous des bâches en plastique. »

C’est souvent comme ça, dans toute la région, sur le littoral et près des aires d’autoroute, que tout à commencé.

À l’heure où les discours sur les droits de l’homme ne paraissent plus mobiliser, quand l’inacceptable fait irruption dans le quotidien, les citoyens se bougent, des petits gestes à l’engagement quotidien et dans la durée.

On peut comparer ce qui se fait ici autour des migrants à l’engagement du Réseau Éducation Sans Frontières : devant la chaise vide d’un enfant qui risque d’être expulsé avec sa famille, ou lorsque la police vient chercher des enfants à l’école même pour s’en servir d’appât, coffrer toute la famille et l’expulser, enseignants et parents d’élèves se mobilisent pour empêcher l’inacceptable.

On oublie parfois ce que représente cet engagement par rapport à des personnes qui se retrouvent dans le plus complet dévouement, simplement parce qu’elles sont sans-papiers – ou parce que les institutions françaises refusent de remplir leur obligations quand il s’agit de mineurs ou de demandeurs d’asile.

À l’heure où les commentaires sur les résultats électoraux vont bon train, il faut aussi rappeler que cette solidarité ne s’est pas démentie depuis vingt ans.

 23 AVRIL

Une amie me disait : « mes enfants, ils sont ados. Depuis tout petits, ils ont vu des migrants vivre à la rue, et ils ont vu des policiers courir après les migrants. Ils ont grandit là-dedans. »

Vingt ans et un peu plus que les exilés des Pays de l’Est s’ouvrant tout juste à la démocratie sont venus buttés contre la frontière fermée du Royaume-Uni, et se sont retrouvés dans les rues Calais. Vingt ans que sont arrivés les premiers réfugiés fuyant les guerres d’une Yougoslavie en plein éclatement. Des familles entières campant au beau milieu de la ville, dans le plus complet dénuement.

Dix ans depuis la fermeture du centre de la Croix-Rouge à Sangatte. Les exilés se retrouvent à la rue, trouvent refuge dans les anciens bunkers, dans les dunes, dans des usines en ruine. La police poursuit les exilés, les arrête, les humilie, la violence s’expose sous les yeux des Calaisiens, ou s’insinue la nuit dans le secret des squats.

Dix ans que les Calaisiens apprennent que la solidarité, c’est dangereux, de manière insidieuse, à coup d’amendes ou de placement en garde-à-vue de personnes ayant pris un exilés dans leur voiture, ou de manière spectaculaire, comme l’arrestation au petit jour de toute une famille hébergeant des exilés.

Mais ces années sont aussi rythmées pour les Calaisiens par les fermetures d’usines, les entreprises qui licencient, le chômage qui s’installe, la misère qui envahit le quotidien jusqu’à s’imposer comme un horizon indépassable.

Pendant la période de l’entre-deux-tours, La Marmite aux Idées fera la chronique d’une ville qui est devenu un symbole malgré elle, Calais.

Lettre ouverte à François Hollande

Calais, le 16 avril 2012

« Je conduirai une lutte implacable contre l’immigration illégale et les filières du travail clandestin »

Cette phrase de votre programme nous annonce, associations de solidarité avec les migrants et particuliers concernés, cinq années encore de désespoir, continuant les 10 années écoulées.

Cinq années encore de chasse à l’homme, de négation des droits les plus élémentaires, de violence exercée sur des personnes dont la seule faute est d’être entrée sur le territoire sans titre de séjour. De menace aussi pour les associations et les particuliers qui les aides dans le dénuement où elles sont confinées.

Pourtant, vous n’êtes pas sans savoir la différence entre la migration qu’entament des personnes par choix ou sous la pression des événements, et la traite des être humains. Et s’agissant de la traite, la différence de traitement entre les organisateurs qu’il s’agit de sanctionner et les victimes qu’il s’agit d’aider

Vous n’êtes pas sans savoir qu’en précarisant les personnes en migrations, vous les poussez vers les réseaux mafieux que vous prétendez vouloir combattre.

Vous n’êtes pas sans savoir que la France a des obligations vis-à-vis des personnes qui viennent solliciter sa protection au titre de l’asile. Et que dans le contexte actuel, elles n’ont guère de possibilité de venir demander cette protection autrement qu’en franchissant illégalement ses frontières.

Vous n’êtes pas sans connaître, à travers les rapports des associations et les médias, le climat de violence qui s’est installé depuis 10 ans à Calais, comme en d’autres lieux du territoire, au nom de la lutte contre l’immigration clandestine.

Le changement dont nous avons besoin maintenant, c’est un apaisement. Calais – et pas seulement Calais – connait de graves difficultés sociales et économiques, c’est à la résolution de ces difficultés que les autorités doivent consacrer leurs moyens et leur énergie.

Le changement à Calais, c’est :

  • le départ des CRS dont la présence depuis 10 ans aggrave la violence ;

  • une enquête indépendante sur les exactions qui ont été commises ces 10 dernières années au nom de l’État, et et des poursuites à l’encontre des responsables ;

  • le retour à l’État de droit ;

  • un accueil respectueux des droits fondamentaux des personnes, quelle que soit leur situation administrative ;

  • un examen ouvert de la situation des personnes évitant de les enfermer dans des situations insolubles de clandestinité.

Nous vous joignons quelques éléments qui peuvent vous permettre de mieux comprendre le contexte dont nous parlons.

Nous souhaitons savoir comment, si vous êtes élu, vous aborderez ces questions.

Dans l’attente, monsieur Hollande, veuillez agréer l’expression de nos salutations citoyennes.

 La Marmite aux Idées.